> Entretien avec Michel Hazanavicius pour The Artist : « Ne pas faire de calcul c’est le meilleur calcul à faire »
25.05.2011Michel HAZANAVICIUS est en lice dans la sélection officielle du Festival de Cannes 2011 avec l’un des films les plus attendus de l’année. The Artist ne sortira qu’en octobre, mais déjà, il défraie la chronique (ce qui n’est pas rien entre l’affaire DSK et la mort de Ben Laden). Et pour cause, le réalisateur des deux opus d’OSS et de la Classe Américaine, sort un film muet, en noir et blanc.
Le jeune homme qui a commencé par écrire pour Les Nuls sur Canal +, qui a fait ses armes dans la publicité, est aujourd’hui un réalisateur reconnu, en passe de devenir une référence avec son dernier film. Rencontre en toute simplicité. Un vrai moment de plaisir.
Blended – Quelle est la genèse du projet ?
Michel Hazanavicius – C’est la conjugaison de plusieurs facteurs. Mais, avant tout, c’est une envie que j’avais en moi depuis très très longtemps. Et puis, il y a aussi le fait de travailler avec des acteurs qui inspirent. Ils sont comme des outils qui alimentent le film et le projet.
Après le succès d’OSS, je n’avais pas envie de refaire une comédie. J’avais besoin de quelque chose de plus stimulant. En fait, j’ai toujours voulu faire un mélo, un film dépourvu d’ironie, où l’on n’est pas distrait de la narration par les personnages.
Ca, c’est pour l’idée du film, mais après pour monter le projet, c’est une autre histoire. Et là, il y a Thomas Langmann. Il a eu un rôle prépondérant. Il est allé jusqu’à mettre de l’argent de sa poche sans se demander si on rentrait dans les cases des chaines de télé ou non. C’est un acte rare dans le cinéma d’aujourd’hui, sans calcul. Il a pris des risques comme les producteurs en prenaient dans le passé. Avec ce genre de film, on est condamné à l’excellence. Il fallait donc de l’argent (dix millions de budget. Ndlr).
Aujourd’hui, j’ai rempli tous mes objectifs avec ce film, reste à voir s’il aura du succès. A Cannes, ça marche, mais ici il n’y a que des amoureux du cinéma, or mon film touche à l’originel du ciné. C’est normal que les gens aiment. Mais pour le public, je ne sais pas. Une fois dans la salle, je sais que les gens s’amuseront, ils sortiront avec la banane. Mais le plus dur sera de les faire entrer. Même mes meilleurs potes qui l’ont vu, m’ont dit : « on a adoré, mais pour être franc, on pensait se faire chier ».
Qu’est-ce qui change dans l’écriture et dans la réalisation avec un film muet et noir et blanc ?
M.H. – Pas grand chose en fait. Je n’ai pas eu a changé d’habitudes parce que j’ai toujours l’impression de ne rien savoir en terme de réalisation. En fait, j’ai maté plein de films muets pour en comprendre le fonctionnement. Et j’étais ravi. Quand on a des restrictions, on découvre aussi de nouvelles libertés. J’ai fait un gros travail d’immersion dans cette époque et dans ce style cinématographique.
Sur le tournage, tout s’est fait naturellement. En fait, l’écriture implique la direction. Tout mon travail sur le tournage était de simplifier la tâche des acteurs. Par exemple, j’ai tourné en 22 image/seconde. Comme ça, il y avait un patiné, un grain, une sorte de ralenti qui rappelle les années 20 et que les acteurs n’avaient pas à jouer. J’ai aussi mis de la musique sur le plateau pour porter les acteurs et structurer les scènes.
Je n’ai aucune raison de mettre à mal mes acteurs, ils sont mon outil principal. Dans une salle, on ne regarde que les acteurs.
Dans ce genre de projet, le casting est primordial ?
M.H. – Bien sur, mais ils étaient libres de refuser. J’aurais fait le film quand même. Cela aurait été un autre film, c’est tout. Mais, c’est vrai que Jean (Dujardin) et Bérénice (Béjo) sont des projections de l’image que j’ai d’eux. J’ai écrit le film en pensant à eux.
Mais c’est quand même casse gueule pour un acteur. Moi, je ne risque rien. Je sais que je porte ce projet en moi depuis longtemps et je ne suis pas à l’écran. Jean, par exemple, ne connaissait du cinéma muet que les films de Buster Keaton. Comme tout le monde. Ils ont eu besoin de se laisser entrainer par l’histoire. Sans dialogue, on n’a pas de vision globale, ils ont dû me faire une confiance aveugle.
Selon vous, est-ce que ce film influencera vos prochains projets ?
M.H. – Oui. Pour moi, tous les grands réalisateurs mythiques, Lang, Ford, Hitchcock, ils viennent tous du muet. J’ai toujours pensé que si j’avais la chance de faire un film muet, j’apprendrais énormément. Ca va changer ma manière de travailler, c’est sur. Je pense que mon prochain film sera meilleur.
Est-ce que la postproduction tient une place encore plus importante que d’habitude ?
M.H. – Pour la musique, oui. Pour le reste, non. Déjà mes films précédents étaient des films d’époque, de reconstitution. La postproduction avait une grande place. Le noir et blanc permet même d’être plus souple. Mais la musique a une responsabilité énorme. J’ai fait chier le compositeur du début à la fin pour être sur qu’il comprenne bien ce que j’attendais. Je n’y connais rien en musique, je ne fonctionne qu’au ressenti. Mais du coup, Ludovic Bource le compositeur, fait parti du casting comme les autres acteurs.
Quels sont vos projets ?
M.H. – Il y a Les Infidèles. C’est un projet monté par Jean Dujardin et Gilles Lellouche. Une série de sketchs avec un réalisateur différent à chaque fois. Je tourne le mien fin juin, début juillet. Je me mets à leur service, je suis un peu comme un acteur.
De Tuez-les Tous ! à OSS en passant par La Classe Américaine, on a du mal à trouver une ligne directrice dans vos projets ?
M.H. – D’abord, je fais ce que je veux. Il y a des réalisateurs qui font toujours les mêmes films, et ce sont des œuvres remarquables. D’autres ne supportent pas de faire deux fois les mêmes choses, c’est mon cas.
Pour Tuez-les Tous !, c’est trois jeunes de vingt ans qui viennent me voir pour que je produise leur projet de film sur le massacre du Rwanda. J’ai accepté, mais du coup, je les ai aussi aidés avec la narration, le montage.
Ce que tous mes projets ont en commun, c’est que je cherche à me mettre dans les chaussures d’un autre. Une sorte de détournement, comme dans La Classe Américaine.
Je ne fais aucun calcul. L’absence de calcul, c’est surement le meilleur calcul à faire. Je marche avec mes envies, mon instinct. C’est moi, c’est tout. Donc, je ne prends aucun risque. Si je me plante, c’est une partie de moi qui ne plaît pas.
Comme disait Georges Perros : « On ne se trompe pas, on change » ?
M.H. – Oui, c’est exactement ça. Moi, mon modèle, l’homme que j’aurais voulu être, c’est Wim Wenders. Il a une filmographie incroyable, sautant d’un style à l’autre. Il est génial.
De toute façon, j’ai 44 ans, j’ai trois enfants, j’en attends un quatrième. J’avais tout juste vingt ans quand je fais La Classe Américaine pour me marrer, je ne peux pas avoir les mêmes envies aujourd’hui, ça serait triste.
Vous nous dîtes que vous ne calculez pas, et il faut avouer que c’est rafraichissant de ne pas entendre la phrase consacrée dans ces cas-là : « j’essaie de me mettre en danger ».
M.H. – Jamais vous ne m’entendrez dire une connerie comme ça. Si un jour je vais sauver des enfants en Afghanistan – et vous le saurez si je le fais – alors là, oui, je pourrais peut-être prononcer ce genre de connerie. Moi, je fais des films.






















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